Fra Angelico : le « peintre prêcheur »
Émissions, catalogues ou petits livrets font assaut d’intelligence pour introduire le profane à la modernité de la peinture du « frère des anges » [2]. Mais tout est abordé d’un point de vue esthétique avec force développements sur la perspective, les échelles des personnages, la lumière diffuse, les tons pastels, les subtilités des fonds d’or, le bleu lapis-lazuli du manteau de la Vierge, les aplats, sur les compositions complexes.
Ce qui pourtant intéresse au premier chef également, et dont on parle moins, c’est le mystère divin que le bienheureux Fra Angelico a contemplé toute sa vie. Son génie s’est déployé à l’intérieur d’une vocation monastique, ascétique, humble. L’on sait également qu’il n’a retiré aucun bénéfice de sa peinture, reversant tout à sa communauté. La beauté suprême, entre le mystère médité et le génie propre de l’artiste, frappe. Intelligence de l’art, plénitude de moyens sont réunies dans une alliance quasi parfaite.
La lumière des œuvres du « Peintre prêcheur » [3] évoque celle que le Verbe apporte « pour éclairer tout homme ». Ne peut-on pas déceler dans la lumière des œuvres de Fra Angelico la quête de la lumière qui habite tout son être ? La beauté de son travail alors n’est pas qu’artistique, elle donne à voir l’intensité de sa contemplation du mystère de Dieu.
Dès l’entrée du parcours, un axiome de départ original à valeur de correctif est proposé concernant le quattrocento florentin, l’humanisme naissant : « On aurait tort de croire que l’opinion publique se serait convertie à une forme de république laïque, portée par la redécouverte des textes profanes venus de l’Antiquité. La ferveur religieuse ne s’est jamais interrompue depuis la création des ordres monastiques franciscains et dominicains au début du XIIIe siècle et l’exigence d’absolu continue à se manifester. » Voilà qui est dit. C’est donc une peinture religieuse à Florence au XVe siècle qui a enfanté plus de beauté, peinture de Vierges d’humilité ou de Christs de pitié. Thébaïdes ou Vierges en Majesté ont produit des chefs d’œuvres.
Tout dans cette splendide exposition mériterait un développement mais qu’on nous permette de ne nous attarder que sur deux ou trois splendeurs. La Thébaïde d’abord de la salle 1 (ci-dessus).
Œuvre de jeunesse peinte aux environs de 1420, ce grand panneau présente des scènes de la vie des ermites du Ier siècle de la chrétienté, de ces anachorètes vivant une vie offerte à la prière. C’est l’époque où Fra Angelico vient de rejoindre l’ordre des frères prêcheurs. Regarder un tel tableau avait une finalité, était une invitation à « regarder dans le détail les différents épisodes de la vie des Pères du désert afin d’en tirer profit comme autant d’exemples de sainteté et de vie contemplative », « était un appel à une « plus grande exigence morale. » Était ? ne pourrions-nous faire nôtre cette finalité encore aujourd’hui ?
Deux petits panneaux offrent également de quoi s’émerveiller au visiteur toujours plus ébloui. Une Nativité (ci-dessus, à droite) faisant écho à la Prière au jardin des Oliviers, invitation à méditer « communément les deux thèmes de l’Incarnation et de son inéluctable issue la Passion. » Va et vient précieux que ce passage d’un panneau à l’autre, que cette sorte de diptyque à valeur mystique avec son travail remarquable pour « traduire l’angoisse des apôtres dans le jardin des Oliviers ».
La « passion de la lumière » se dévoile probablement le plus extraordinairement dans la peinture des Vierges à l’Enfant. Retenons la Vierge d’humilité dite Madone de Cedri dans la salle 7 (ci-contre). Les Vierges d’humilité, apprend-on, sont concomitantes de la grande peste noire apparue en 1348. Assise à même le sol pour mieux signifier sa proximité avec les hommes, la Vierge Marie, mère du Christ, « est alors investie d’un nouveau rôle d’intercession. La mère et de l’enfant sont tendrement unis et expriment une affection réciproque, « image symbolique de Dieu et de son Église à nouveau rassemblés. » Tenant les pieds de l’Enfant Jésus, le geste tendre met au premier plan la dimension maternelle de son amour.
Mais il reste surtout à contempler ce qui prend valeur d’antidote aux outrages récents [4] faits à Dieu et aux chrétiens en ces derniers jours de l’année 2011, le Christ de pitié avec les instruments de la Passion (ci-dessous, à droite). Devant l’œuvre, le visiteur voit un coq, une couronne d’épines, le doigt accusateur de la femme, des mains jouant aux osselets, des mains qui tirent à la courte paille, un roseau, une colonne, deux visages à côté du crucifié, détails qui suggèrent allusivement, à qui les connaît, les moments marquants de la Passion.
Détails auxquels chacun peut ajouter en repartant les siens propres à son époque, signes que le Christ reste crucifié jusqu’à la fin des temps ainsi que le l’écrivait Pascal. La peinture est saisissante d’actualité.
Exposition splendide à ne rater sous aucun prétexte. Le visiteur contemplatif avec le peintre se rend à la conviction intérieure d’un Fra Angelico sous influence divine. Il entre dans la profondeur d’un mystère qui descend dans les cœurs, qui ne s’adresse pas aux seuls sens mais à l’esprit des hommes. Il succombe à l’énergie de la lumière, cette lumière qui « va connaître une éclipse de quatre siècles en peinture ». Préparer Noël avec de si grands chefs d’œuvre, rien de tel pour ne pas sacrifier à la frénésie choquante et laide de notre consommation païenne. Le Verbe de Dieu, Lumière du Monde, s’est fait chair à Noël. La quête de lumière de Fra Angelico dit la quête fondamentale, celle de Dieu, au cœur de laquelle la fête chrétienne de Noël nous replonge.
H. B.
FRA ANGELICO ET LES MAITRES DE LA LUMIERE
Musée Jacquemart-André, du 23 sept. 2011 au 16 janvier 2012
158 Boulevard Haussmann, Paris VIIIe
[*] Le musée est ouvert tous les jours de 10h à 18h.
Nocturne les lundis et samedis jusqu’à 21h30 (pas de nocturne les 24 et 31 décembre). Nocturnes exceptionnelles les 28, 29, 30 décembre 2011, 8 et 15 janvier 2012 jusque 21h.
Individuels, plein tarif : 10 €. Tarif réduit : 8,5 € (étudiants, enfants de 7 à 17 ans, demandeurs d’emploi). Gratuit pour les moins de 7 ans, les journalistes, les membres et le personnel de l’Institut de France. Audioguide exposition : 3 €.
Offre Famille : l’entrée est gratuite pour le 2e enfant âgé de 7 à 17 ans (avec deux adultes et un enfant payant).
Groupes : les visites pour les groupes se font uniquement sur réservation. Après 14h, les groupes ne sont plus admis dans les salles.
Carte Privilège (pass annuel) : carte solo : 28 € / carte duo : 52 € / carte jeune : 20 €.
Source : Expofraangelico.com