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Puce “La mission dans une société laïque...” Benoît XVI répond aux prêtres de Rome (II)
19 février 2008
Le 7 février, le pape Benoît XVI a reçu les curés et le clergé du diocèse de Rome pour la rencontre traditionnelle du début de carême. La rencontre s’est déroulée sous forme de questions-réponses sur les thèmes suivants : la mission des diacres, les jeunes ; la foi et les idéologies ; l’éducation du beau. Nous poursuivons la publication des réponses sur les questions touchant les difficultés de la mission dans une société laïque et individualiste.

Ve question - LE DIALOGUE N’EXCLUT PAS LA MISSION

Père Paul Chungat, vicaire paroissial de « San Giuseppe Cottolengo » - Je m’appelle don Chungat, je suis indien, et actuellement vicaire de la paroisse « San Giuseppe a Valle Aurelia ». Je voudrais vous remercier de l’opportunité que vous m’avez donnée de servir dans le diocèse de Rome pendant trois ans. Cela a été pour moi, pour mes études, d’une grande aide, comme je crois pour tous les prêtres étudiants qui restent à Rome. Désormais, le temps est venu de rentrer dans mon diocèse en Inde, où les catholiques ne représentent qu’un pour cent tandis que quatre-vingt-dix-neuf pour cent sont non chrétiens. J’ai beaucoup réfléchi ces derniers jours sur la situation de l’évangélisation missionnaire dans mon pays. Dans la récente note de la Congrégation pour la doctrine de la foi, on trouve des paroles difficiles à comprendre dans le domaine du dialogue interreligieux. Par exemple au numéro 10, il est écrit « plénitude du salut », et dans la partie introductive on lit « nécessité d’incorporation formelle de l’Eglise ». Il s’agit de concepts difficiles à faire comprendre lorsque j’apporterai cela en Inde et que je devrai parler à mes amis hindous et aux fidèles des autres religions. Ma question est : la plénitude du salut doit-elle être entendue au sens qualitatif ou au sens quantitatif ? Au sens quantitatif, il y a un peu de difficulté. Le Concile Vatican II dit qu’il existe la possibilité d’une semence de lumière dans les autres fois également. Si cela est au sens qualitatif, au-delà de l’historicité et de la plénitude de la foi, quels autres éléments y a-t-il pour montrer l’unicité de notre foi par rapport au dialogue interreligieux ?

Benoît XVI - Merci de cette intervention. Vous savez bien qu’au vu de l’ampleur de vos questions on aurait besoin d’un semestre de théologie. J’essaierai d’être bref. Vous connaissez la théologie, il y a des grands maîtres et beaucoup de livres. Tout d’abord merci pour votre témoignage, parce que vous dites être heureux de travailler à Rome bien que vous soyez indien. Pour moi, il s’agit d’un phénomène merveilleux de la catholicité. A présent, non seulement les missionnaires vont d’occident vers les autres continent, mais il y a un échange de dons : des Indiens, des Africains, des Sud-américains travaillent chez nous et les nôtres se rendent sur les autres continents. Chacun donne et reçoit de toutes parts ; c’est précisément cela la catholicité, où nous sommes tous débiteurs des dons du Seigneur, et nous pouvons ensuite donner les uns aux autres. C’est dans cette réciprocité des dons, où l’on donne et où l’on reçoit, que vit l’Eglise catholique. Vous pouvez apprendre de ces milieux occidentaux et de ces expériences, et nous, tout autant que vous. Je constate que c’est précisément cet esprit de religiosité qui existe en Asie, comme en Afrique, qui surprend les Européens qui sont souvent un peu froids dans la foi. Et ainsi cette vivacité, tout du moins de l’esprit religieux qui existe sur ces continents, est un grand don pour nous tous, en particulier pour nous les évêques du monde occidental et en particulier des pays où le phénomène de l’immigration, des Philippines, de l’Inde, etc. est plus marqué. Notre catholicisme est ravivé par cette ferveur qui vient de chez vous. La catholicité est donc un grand don.

Venons-en aux questions que vous m’avez posées. Je n’ai pas devant moi à présent les paroles exactes du document de la Congrégation pour la doctrine de la foi que vous avez évoqué ; quoi qu’il en soit je voudrais dire deux choses. D’une part le dialogue est absolument nécessaire, nous devons nous connaître réciproquement, nous respecter et essayer de collaborer de toutes les manières possibles pour les grands objectifs de l’humanité, et pour ses grands besoins, pour dépasser les fanatismes et créer un esprit de paix et d’amour. Et cela est aussi dans l’esprit de l’Evangile, dont le sens est précisément que l’esprit d’amour, que nous avons appris de Jésus, la paix de Jésus qu’Il nous a donnée à travers la croix, deviennent présents universellement dans le monde. En ce sens, le dialogue doit être un vrai dialogue, dans le respect de l’autre et dans l’acceptation de son altérité ; mais il doit être également évangélique, au sens que son but fondamental est d’aider les hommes à vivre dans l’amour et à faire en sorte que cet amour puisse s’étendre dans toutes les parties du monde.

Mais cette dimension du dialogue, si nécessaire, celle du respect de l’autre, de la tolérance, de la coopération, n’exclut pas l’autre, à savoir que l’Evangile est un grand don, le don du grand amour, de la grande vérité, que nous ne pouvons pas avoir uniquement pour nous-mêmes, mais que nous devons offrir, en considérant que Dieu leur donne la liberté et la lumière nécessaires pour trouver la vérité. C’est cela la vérité. Et donc cela est aussi ma route. La mission n’est pas une imposition, mais c’est offrir le don de Dieu, en laissant sa bonté illuminer les personnes afin que s’étende le don de l’amitié concrète avec le Dieu au visage humain. C’est pourquoi nous voulons et nous devons toujours témoigner de cette foi et de l’amour qui vit dans notre foi. Nous aurions négligé un véritable devoir, humain et divin, si nous avions laissé les autres seuls et si nous avions gardé pour nous la foi que nous possédons. Nous serions infidèles également à nous-mêmes si nous n’offrions pas cette foi au monde, tout en respectant la liberté des autres. La présence de la foi dans le monde est un élément positif, même si l’on ne convertit personne ; c’est un point de référence. Des représentants de religions m’ont dit que pour eux, la présence du christianisme est un point de référence qui les aide, même s’ils ne se convertissent pas. Pensons à la grande figure du Mahatma Gandhi : tout en étant fermement lié à sa religion, pour lui le Discours sur la montagne était un point fondamental de référence, qui a façonné toute sa vie. Et ainsi le ferment de la foi, même s’il ne l’a pas converti au christianisme, est entré dans sa vie. Et il me semble que ce ferment de l’amour chrétien qui transparaît dans l’Evangile est - au-delà du travail missionnaire qui tente d’élargir les espaces de la foi - un service que nous rendons à l’humanité.

Pensons à saint Paul. Récemment, j’ai à nouveau approfondi sa motivation missionnaire. J’en ai également parlé à la Curie à l’occasion de la rencontre de fin d’année. Il était ému par la Parole du Seigneur dans son sermon eschatologique. Avant tout avènement, avant le retour du Fils de l’homme, l’Evangile doit être prêché à toutes les nations. La condition pour que le monde atteigne sa perfection, pour qu’il s’ouvre au paradis, est que l’Evangile soit annoncé à tous. Il consacra tout son zèle missionnaire afin que l’Evangile puisse arriver à tous, si possible déjà à ceux de sa génération, pour répondre au commandement du Seigneur « pour qu’il soit annoncé à toutes les nations ». Son souhait n’était pas tant de baptiser toutes les nations, mais que l’Evangile soit présent dans le monde et qu’ainsi s’accomplisse l’histoire en tant que telle. Il me semble qu’aujourd’hui, en observant le cheminement de l’histoire, on comprend mieux que cette présence de la Parole de Dieu, que cette annonce qui arrive à tous comme un ferment, est nécessaire pour que le monde puisse réellement atteindre son objectif. En ce sens, il est vrai que nous souhaitons la conversion de tous, mais nous laissons agir le Seigneur à cette fin. L’important est que celui qui souhaite se convertir en ait la possibilité et que pour tous apparaisse sur le monde cette lumière du Seigneur comme point de référence et comme lumière qui aide, sans laquelle le monde ne peut pas se trouver lui-même. Je ne sais pas si j’ai été clair : le dialogue et la mission non seulement ne s’excluent pas, mais l’un requiert l’autre.

VIe question : REPENSER LES CELEBRATIONS DE MASSE

Père Alberto Orlando, vicaire paroissial de Santa Maria Madre della Provvidenza - Je suis le Père Alberto Orlando, vicaire de la paroisse de « Santa Maria Madre della Provvidenza ». Je voudrais vous soumettre une difficulté que j’ai vécue à Lorette avec les jeunes l’an dernier. A Lorette nous avons passé une journée magnifique, mais parmi toutes ces belles choses, nous avons noté une certaine distance entre Vous-même et les jeunes. Nous sommes arrivés l’après-midi. Nous ne sommes parvenus ni à nous installer, ni à voir, ni à entendre. Puis, quand le soir est arrivé, vous êtes parti et nous nous sommes retrouvés livrés à la télévision, qui dans un certain sens nous a été imposée. Mais les jeunes ont besoin de chaleur. Une jeune fille par exemple m’a dit : « Normalement le pape nous appelle "chers jeunes", en revanche aujourd’hui il nous a appelés "mes jeunes amis" ». Et elle en était très contente. Pourquoi ne pas souligner ce détail, cette proximité ? La liaison télévisée avec Lorette était également très froide, très lointaine ; le moment de la prière aussi a créé des difficultés parce qu’il était lié à des sources de lumière qui sont restées éteintes très tard, au moins jusqu’à ce que le spectacle télévisé soit terminé. La deuxième chose qui nous a créé des difficultés a été la liturgie du lendemain, un peu pesante notamment du point de vue des chants et de la musique. Au moment de l’Alleluia, pour vous donner un exemple, une jeune fille a noté que, malgré la chaleur, les chants et la musique se prolongeaient très longuement, comme si personne ne s’était préoccupé des désagréments de ceux qui se retrouvaient à l’étroit dans une foule très dense. Et il s’agissait de jeunes qui vont à la messe tous les dimanches. J’aurais deux questions : pourquoi cette distance entre eux et vous ; et comment concilier le trésor de la liturgie dans toute sa solennité avec le sentiment, l’affection et l’émotivité qui nourrissent les jeunes et dont ils ont tant besoin ? Je voudrais également un conseil : comment pouvons-nous régler la mesure entre solennité et émotivité. Notamment aussi parce nous-mêmes, nous nous demandons souvent en tant que prêtres dans quelle mesure nous sommes capables de vivre avec simplicité l’émotion et le sentiment. Puisque nous sommes les ministres du sacrement, nous voudrions être en mesure d’orienter le sentiment et l’émotivité vers le juste équilibre.

Benoît XVI - Le premier point que vous me soumettez est lié à l’organisation : je l’ai trouvée ainsi, et je ne sais pas s’il était éventuellement possible de mieux organiser. Vu que plusieurs milliers de personnes étaient présentes, il était impossible, me semble-t-il, de faire que tous soient aussi proches. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous suivi un parcours en voiture, pour avoir un peu de proximité avec chacun. Mais nous prendrons cela en compte et nous verrons si à l’avenir, lors d’autres rencontres avec des milliers et des milliers de personnes, il sera possible de faire quelque chose de différent. Il me semble toutefois important que grandisse le sentiment d’une proximité intérieure, qui sache trouver le pont qui unit même lorsque l’on est distant dans l’espace.

En revanche, un grand problème se pose pour les liturgies auxquelles participent des foules de personnes. Je me souviens de 1960, au cours du grand congrès eucharistique international de Munich, qui tentait de donner une nouvelle physionomie aux congrès eucharistiques, qui jusqu’alors étaient seulement des actes d’adoration. On souhaitait placer la célébration de l’Eucharistie au centre comme acte de la présence du mystère célébré. Mais comment faire ? On peut adorer à distance ; mais pour célébrer, la communauté doit être limitée, pour pouvoir interagir avec le mystère. Il fallait donc une communauté qui constitue une assemblée autour de la célébration du mystère. Beaucoup étaient contraires à la célébration en public avec cent mille personnes. Ils disaient que cela n’était pas possible en raison de la structure même de l’Eucharistie, qui exige la communauté pour la communion. Il y avait également de grandes personnalités, très respectables, qui étaient contraires à cette solution. Puis le Professeur Jungmann, un grand liturgiste, l’un des grands architectes de la réforme liturgique, a créé le concept de statio orbis, c’est-à-dire qu’il est revenu à la statio Romae où, précisément à l’époque du Carême, les fidèles se réunissent à un endroit, la statio  : ils sont donc en statio comme les soldats pour le Christ, puis ils se rendent ensemble à l’Eucharistie. Si cela, a-t-il dit, était la statio de la ville de Rome, où la ville de Rome se réunit, alors il s’agit d’une statio orbis. Et depuis lors nous avons des célébrations eucharistiques avec la participation des foules. Selon moi, je dois dire, un problème demeure, parce que la communion concrète dans la célébration est fondamentale et donc je ne pense pas qu’une réponse définitive ait été trouvée. J’ai également soulevé cette question lors du dernier Synode, qui n’a toutefois pas trouvé de réponse. J’ai fait poser une autre question, sur la concélébration en masse : parce que si, par exemple, mille prêtres concélèbrent, on ne sait pas si la structure voulue par le Seigneur subsiste encore. Mais dans tous les cas, ce sont des questions. Et ainsi s’est présentée à vous la difficulté de participer à une célébration de masse au cours de laquelle il n’est pas possible que tous soient également impliqués. Il faut par conséquent choisir un certain style, pour conserver la dignité qui est toujours nécessaire à l’Eucharistie. La communauté n’est donc pas uniforme et l’expérience de la participation à l’événement est différente ; pour certains, elle est assurément insuffisante. Mais cela ne dépendait pas de moi, mais plutôt de ceux qui se sont chargés de la préparation.

Il faut bien réfléchir sur ce qu’il faut faire dans ces situations, comment répondre aux défis de cette situation. Si je ne me trompe pas, c’était un orchestre de handicapés qui assurait la musique et sans doute l’idée était-elle précisément de faire comprendre que les handicapés peuvent être les animateurs de la sainte célébration, qu’ils ne doivent absolument pas être exclus mais qu’ils doivent en être les premiers agents. Et ainsi, puisqu’on les aimait, ils ne se sont pas sentis exclus mais au contraire impliqués. Cela me semble une réflexion tout à fait respectable et je la partage. Mais naturellement, le problème fondamental demeure. Ici aussi, toutefois, me semble-t-il, en sachant ce qu’est l’Eucharistie, même si l’on n’a pas la possibilité d’une activité extérieure comme on le désirerait pour ressentir une participation, l’on y entre avec le cœur, comme dit l’antique impératif de l’Eglise, créé peut-être précisément pour ceux qui étaient derrière la basilique : « Elevons notre cœur ! A présent nous sortons tous de nous mêmes, ainsi, nous sommes tous avec le Seigneur et nous sommes ensemble ». Comme je l’ai dit, je ne nie pas le problème, mais si nous suivons réellement cette parole « Elevons notre cœur » nous trouverons tous, même dans des situations difficiles et parfois discutables, la vraie participation active.

VIIe question : DU « JE » AU NOUS

Mgr Renzo Martinelli, Délégué de l’Académie pontificale de l’Immaculée - Saint-Père, je voulais avant tout vous remercier pour les explications que vous avez données dimanche dernier à l’Angélus au sujet de vos intentions, parce que nous enseignons toujours à nos fidèles à prier pour le pape, et quand vous appelez à prier pour les personnes consacrées, pour la journée de la vie, pour les fruits de conversion du Carême, et quand vous expliquez tout cela, vous rendez encore plus évidente une communion intérieure mais vous nous rendez aussi conscients d’être proches de vos intentions. Ces jours-ci, nous avons aussi la grâce de pouvoir prier devant l’Immaculée en l’anniversaire de Lourdes. Pour revenir au problème de l’urgence de l’éducation, je poserais cette question : vous avez déclaré récemment aux évêques slovènes : « Si, par exemple, on conçoit l’homme selon une tendance aujourd’hui très répandue, de manière individualiste », comment justifier l’effort pour la construction d’une communauté juste et solidaire. Que dire de cette mentalité individualiste ? Je suis entré au séminaire à onze ans et j’ai été élevé dans une mentalité où il y avait mon « je » et à côté de mon « je » un autre « je », un peu moraliste pour se conformer au Christ, et à la fin, comme vous le dîtes dans votre livre Jésus de Nazareth, ma liberté était comme gérée sur le mode de l’esclave, comme esclavage, quand vous commentez le frère aîné de la parabole du fils prodigue. Et tout cela crée une division : comment proposer en revanche aux jeunes, une chose sur laquelle vous avez toujours insisté, que le « je » du chrétien, une fois qu’il est investi par le Christ n’est plus un « je ». L’identité du chrétien, vous l’avez dit à Vérone de manière approfondie, est le « je » qui n’est plus un « je » parce qu’il y a le sujet communional du Christ. Votre Sainteté, comment proposer cette conversion, cette nouvelle modalité, cette originalité chrétienne d’être une communion qui propose de façon efficace la nouveauté de l’expérience chrétienne ?

Benoît XVI - C’est la grande question qu’un prêtre qui a la responsabilité d’autres personnes se pose tous les jours. Il se la pose naturellement aussi pour lui-même. Il est vrai qu’au XXe siècle, on avait tendance à une dévotion individualiste, pour sauver surtout son âme et créer également des mérites calculables, que l’on pouvait aussi présenter par des numéros dans des listes sûres. Tout le mouvement autour du Concile Vatican II a certainement voulu dépasser cette individualisme.

Je ne voudrais pas aujourd’hui juger ces générations d’hier, qui à leur façon ont cependant essayé de servir les autres sur le même mode. Mais il y avait là le risque de vouloir surtout sauver sa propre âme ; il y avait à côté de cela une extériorisation de la piété qui à la fin considérait la foi comme un poids et non comme une libération. Et ce fut certainement une volonté fondamentale de la nouvelle pastorale présentée au Concile Vatican II de sortir de cette vision étriquée du christianisme et de faire découvrir qu’on ne sauve son âme qu’en la donnant, comme nous l’a dit le Seigneur aujourd’hui dans l’Evangile, qu’en se libérant de soi-même, qu’en sortant de soi-même ; comme Dieu a fait à travers le Fils sorti de lui-même, pour nous sauver. Et nous entrons dans ce mouvement du Fils, nous essayons de sortir de nous-mêmes parce que nous savons où arriver. Et nous ne tombons pas dans le vide, mais nous nous laissons aller, en nous abandonnant au Seigneur, en sortant, et en nous mettant à sa disposition, comme Il le veut et non comme nous le pensons.

Voilà la vraie obédience chrétienne, qui est liberté : non pas comme je le voudrais moi, dans mon projet de vie pour moi, mais en me mettant à sa disposition, pour qu’il dispose de moi. Et en me mettant entre ses mains, je suis libre. Mais c’est un grand saut qui n’est jamais complètement réalisé. Je pense ici à Saint Augustin qui nous a dit ceci tant de fois. Au début, après sa conversion, il pensait être arrivé au sommet et vivre dans le paradis de la nouveauté d’être chrétien. Puis il a découvert que le chemin difficile de la vie continuait, quoique désormais toujours dans la lumière de Dieu, et qu’il était nécessaire de faire chaque jour de nouveau ce saut hors de soi-même ; donner ce « je » pour qu’il meure et renaisse dans le grand « je » du Christ qui est, ce qui est dans un certain sens très vrai, le « je » commun de nous tous, notre « nous ».

Mais je dirais que nous devons nous-mêmes, notamment dans la célébration de l’Eucharistie - qui est cette grande et profonde rencontre avec le Seigneur où l’on s’abandonne entre ses mains - nous exercer à ce grand pas. Plus nous en faisons nous-mêmes l’apprentissage, plus nous sommes capables de l’exprimer aux autres et de le rendre compréhensible, accessible aux autres. Ce n’est qu’en allant avec le Seigneur, en nous abandonnant dans la communion de l’Eglise à son ouverture, en ne vivant pas pour nous-mêmes, que ce soit pour une vie terrestre heureuse ou pour sa seule béatitude personnelle, mais en nous faisant l’instrument de sa paix, que nous vivons bien et que nous apprenons ce courage face aux défis quotidiens, toujours nouveaux et importants, et souvent presque irréalisables. Je me délaisse parce que tu le veux et je suis sûr qu’ainsi je progresse correctement. Nous pouvons seulement prier le Seigneur pour qu’il nous aide à faire ce chemin tous les jours, pour ainsi aider, éclairer et motiver les autres pour qu’ils puissent à leur tour être libres et sauvés.

VIIIe question : PARLER DE DIEU AVEC LA CULTURE LAÏQUE

Père Paolo Tammi, curé de San Pio X, enseignant de religion - Je souhaite vous présenter mes remerciements, entre autres, pour la peine et la passion avec lesquelles vous avez écrit votre livre sur Jésus de Nazareth, un texte qui, comme vous l’avez vous-même dit, n’est pas un acte du magistère mais le fruit de votre recherche personnelle. Vous avez contribué à ramener la personne de Jésus Christ au cœur du christianisme et vous contribuez et contribuerez encore à faire patiemment justice à la vision partielle de l’événement chrétien, comme la vision politique dans laquelle j’ai passé la majeure partie de mon adolescence, comme tous les gens de mon âge, ou à celle moralisante, un peu trop insistante à mon avis dans la prédication catholique, et enfin celle que vous vous plaisez à définir démystifiante de la figure de Jésus Christ, comme celle de certains maîtres à penser laïcs qui - ce n’est pas surprenant en vérité - s’intéressent tout à coup aujourd’hui au Fondateur du christianisme et de ses vicissitudes humaines pour en nier l’historicité ou pour attribuer sa divinité à une fantaisie de l’Eglise apostolique. Votre Sainteté, en revanche, n’a de cesse de nous enseigner que Jésus est vraiment tout ; que de Lui, homme et Dieu, on ne peut que tomber amoureux, ce qui n’est pas la même chose que de prendre la carte du parti, si on admet qu’il existe, ou s’abreuver de paroles pour sauver une identité culturelle. Je me limiterais à ajouter que dans un contexte laïc comme celui de l’école, où les motivations historiques et philosophiques pour ou contre la religion ont évidemment leur place légitime, je vois tous les jours les jeunes tenir leurs émotions à distance, alors que je les ai vus remplis d’émotion à Assise, où je les ai conduits il y a quelques jours, en écoutant le témoignage passionné d’un jeune frère mineur. Je vous le demande : comment la vie d’un prêtre peut-elle se passionner toujours plus pour l’essentiel qui est Jésus l’époux ? Et aussi : à quoi voit-on qu’un prêtre est amoureux de Jésus ? Je sais que Votre Sainteté a déjà répondu plusieurs fois à cette question, mais votre réponse peut certainement nous aider et nous encourager à reprendre espérance. Je vous remercie d’y répondre de nouveau en compagnie de vos prêtres.

Benoît XVI - Comment puis-je corriger les curés qui travaillent aussi bien ! Nous ne pouvons que nous aider réciproquement. Vous connaissez donc ce monde laïc avec une distance non seulement intellectuelle mais surtout émotive, du point de vue de la foi. Et nous devons, en fonction des circonstances, chercher le moyen de créer des ponts. Il me semble que les situations sont difficiles mais vous avez raison. Nous devons toujours penser : qu’est-ce que l’essentiel ? Même si ensuite le point où l’on introduit le kérygme, le contexte et la manière de faire peuvent varier. Mais la question doit toujours être : qu’est-ce que l’essentiel ? Que nous faut-il découvrir ? Que voudrais-je donner ? Et ici je répète sans cesse : l’essentiel, c’est Dieu. Si nous ne parlons pas de Dieu, si Dieu ne se découvre pas, nous restons toujours à des choses secondaires. Il me semblerait donc fondamental qu’on se pose au moins cette question : est-ce que Dieu existe ? Et comment pourrais-je vivre sans Dieu ? Dieu est-il vraiment une réalité importante pour moi ?

Pour moi, le fait que le Concile Vatican I ait voulu justement nouer ce dialogue, comprendre Dieu avec la raison, m’impressionne toujours - même si dans la situation historique dans laquelle nous nous trouvons, nous avons besoin que Dieu nous aide et purifie notre raison. Il me semble qu’on essaye déjà de répondre à ce défi du monde laïc, avec Dieu comme question fondamentale, et Jésus Christ, comme la réponse de Dieu. Je dirais naturellement qu’il y a les preambula fidei, qui sont peut-être le premier pas pour ouvrir le cœur et l’esprit vers Dieu : les vertus naturelles. J’ai reçu ces jours-ci la visite d’un chef d’Etat qui m’a dit : je ne suis pas religieux, le fondement de ma vie est l’éthique aristotélicienne. C’est une chose très bien, et nous sommes déjà ensemble avec saint Thomas, dans la voie vers la synthèse de Thomas. Et cela peut donc être un point d’accroche : apprendre et rendre compréhensible l’importance pour la société humaine de cette éthique rationnelle, qui s’ouvre ensuite intérieurement - si elle est vécue en conséquence - à la question de Dieu, à la responsabilité face à Dieu. Il me semble donc que, d’une part, nous devons avoir bien clair devant nous quel est l’essentiel que nous voulons et que nous devons transmettre aux autres, et quelles sont les preambula dans les situations dans lesquelles nous pouvons faire les premiers pas : une première éducation éthique est certainement aujourd’hui un pas fondamental. L’antique chrétienté a procédé comme cela. Cyprien, par exemple, nous dit qu’avant, sa vie était une vie totalement dissolue ; puis, en vivant dans la communauté catéchuménale, il a appris une éthique fondamentale et que la voie vers Dieu s’est ainsi ouverte. Même saint Ambroise lors de la veillée pascale dit : nous avons jusqu’à maintenant parlé de la morale, venons-en désormais aux mystères. Ils avaient suivi le chemin des preambula fidei avec une éducation morale fondamentale, qui créait la disponibilité pour comprendre le mystère de Dieu. Je dirais donc que nous devons peut-être faire une interaction entre l’éducation morale - si importante aujourd’hui - d’une part, et dans le même temps ne pas omettre la question de Dieu. Et en nous engageant sur ces deux chemins croisés, il me semble que nous réussissons peut-être un peu à nous ouvrir à ce Dieu qui peut seul nous donner la lumière.

IXe question : GARANTIR L’ANNONCE DE L’EVANGILE A TOUS

Don Daniele Salera, Vicaire paroissial à « Santa Maria Madre del Redentore » à Tor Bella Monaca, professeur de religion - Votre Sainteté, je m’appelle Daniele Salera, je suis prêtre depuis 6 ans, vicaire paroissial à Tor Bella Monaca, où j’enseigne également la religion. En lisant votre lettre sur la tâche urgente de l’éducation, j’ai noté plusieurs aspects significatifs pour moi sur lesquels j’aimerais m’entretenir avec vous. Tout d’abord, je trouve importante votre lettre au diocèse et à la ville. Cette distinction reconnaît les diverses identités qui la composent et interpelle, dans la liberté à laquelle vous faites allusion, également les non croyants. Je voudrais vous présenter la beauté de travailler dans une école avec des collègues qui, pour différents motifs, n’ont plus une foi vive ou ne se reconnaissent plus dans l’Eglise, mais qui sont pourtant un exemple pour moi par leur passion pour l’éducation et la réhabilitation d’adolescents dont la vie est marquée par la délinquance et la dépravation. Je perçois chez de nombreuses personnes avec qui je travaille à Tor Bella Monaca un véritable désir missionnaire. Par des voies différentes, mais convergentes, nous luttons contre cette crise d’espérance qui est toujours latente lorsqu’on s’occupe chaque jour de jeunes qui semblent intérieurement morts, sans désirs pour l’avenir ou si profondément prisonniers du mal qu’ils ne réussissent pas à sentir l’affection qu’on leur porte ou les occasions de liberté et de rédemption qui se trouvent pourtant sur leur chemin. Face à une telle urgence humaine il n’y a pas de place pour les divisions, et alors je me répète souvent une phrase du pape Roncalli qui disait : « Je chercherais toujours ce qui unit, au lieu de ce qui sépare ». Votre Sainteté, cette expérience me fait vivre quotidiennement au contact de jeunes et d’adultes que je n’aurais jamais rencontrés en me concentrant seulement sur les activités de la paroisse et je me rends ainsi compte que cela est vrai : de nombreux éducateurs renoncent à l’éthique au nom d’une affectivité qui ne donne pas de certitudes et qui crée une dépendance. D’autres ont peur de défendre les règles de la coexistence civile, car ils pensent qu’elles ne rendent pas compte des besoins, des difficultés et de l’identité des jeunes. Comme dans un slogan, je dirais qu’au niveau éducatif nous vivons dans une culture du « oui, toujours » et « non, jamais ». Mais c’est le « non » prononcé avec une passion pleine d’amour pour l’homme et son avenir qui trace souvent la frontière entre le bien et le mal ; une frontière qui à l’âge de l’évolution est fondamentale pour la construction d’identités individuelles solides. D’une part, je suis donc convaincu que face aux urgences les différences s’atténuent, et que sur le plan éducatif nous pouvons donc vraiment trouver un terrain commun avec ceux qui, en toute liberté, ne se disent pas vraiment croyants ; de l’autre, je me demande pourquoi nous, Eglise, qui avons tant écrit, pensé et vécu à propos de l’éducation comme formation à un juste usage de la liberté - comme vous le dite -, ne réussissons pas à faire passer cet objectif éducatif ? Pourquoi apparaissons-nous généralement si peu libérés et libérateurs ?

Benoît XVI - Je vous remercie de cette description de vos expériences dans l’école d’aujourd’hui, des jeunes d’aujourd’hui, et également de ces questions autocritiques à notre égard. En cet instant, je peux seulement confirmer qu’il me semble très important que l’Eglise soit également présente à l’école, car une éducation qui n’est pas dans le même temps une éducation avec Dieu et présence de Dieu, une éducation qui ne transmet pas les grandes valeurs éthiques qui sont apparues à la lumière du Christ, n’est pas une éducation. Une formation professionnelle sans formation du cœur ne suffit jamais. Et le cœur ne peut pas s’être formé sans au moins le défi de la présence de Dieu. Nous savons que de nombreux jeunes vivent dans des milieux, dans des situations de vie qui sont un véritable esclavage, pas seulement extérieur, dans la mesure où ils provoquent un esclavage intellectuel qui obscurcit vraiment le cœur et l’esprit. Nous cherchons avec tous les moyens à la disposition de l’Eglise à leur offrir à eux aussi une possibilité de s’en sortir. Mais, quoi qu’il en soit, faisons en sorte que dans ce milieu varié de l’école - qui va des croyants jusqu’aux situations les plus tristes - la Parole de Dieu soit présente. C’est précisément ce que nous avons dit de saint Paul, qui voulait faire arriver l’Evangile à tous. Cet impératif du Seigneur - l’Evangile doit être annoncé à tous - n’est pas un impératif diachronique, n’est pas un impératif continental, qui dans toutes les cultures est annoncé avant toute chose ; mais un impératif intérieur, au sens où il entre dans les diverses nuances et dimensions d’une société, pour rendre plus accessible au moins un peu de la lumière de l’Evangile ; pour que l’Evangile soit réellement annoncé à tous. Et cela me semble aussi un aspect de la formation culturelle aujourd’hui. Connaître la foi chrétienne qui a formé ce continent et qui est une lumière pour tous les continents. Les façons dont on peut rendre au maximum présente et accessible cette lumière sont différentes et je n’ai pas de recette pour cela ; mais la nécessité de se prêter à cette aventure belle et difficile est réellement un élément de l’impératif de l’Evangile lui-même. Prions pour que le Seigneur nous aide toujours davantage à répondre à cet impératif de faire arriver sa connaissance, la connaissance de son visage, dans toutes les sphères de notre société.

Xe question : UNE COEXISTENCE RESPECTUEUSE DES DIFFERENCES

Père Umberto Fanfarillo, curé de Santa Dorotea au Trastevere - Très Saint-Père, je suis le curé de Santa Dorotea à Trastevere, je m’appelle Umberto Fanfarillo, franciscain conventuel. J’ai à cœur de signaler, avec la communauté chrétienne du territoire paroissial, une présence importante, même si elle n’est pas très profonde, d’autres contextes religieux avec lesquels nous nous confrontons tous les jours dans l’estime réciproque, la connaissance et également une coexistence respectueuse. Dans le cadre de ces intentions positives, je peux compter sur l’œuvre de l’« Accademia dei Lincei », de l’Université américaine John Cabot, avec plus de huit cents élèves provenant d’environ soixante pays et sur des organisations religieuses qui vont des catholiques aux luthériens, des juifs aux musulmans. Ce sont précisément ces jeunes qui, à la mort de Jean-Paul II, se sont recueillis en prière dans notre église. Ce sont eux qui, fréquentant la paroisse, expriment respect et sérénité face à nos symboles religieux comme le crucifix et les images de Marie, des saints et du pape. Sur le territoire de la paroisse, la Maison Peter Pan, qui dépend de l’hôpital « Bambin Gesú », accueille les enfants atteints de tumeurs. Là aussi l’interreligiosité voit de très hauts moments de charité et d’attention religieuse à l’égard des frères malades et indigents. On constate une même réalité et rencontre respectueuse entre les expressions religieuses citées dans la prison Regina Caeli, toujours sur le territoire de la paroisse. Récemment, dans un climat de respect et de témoignage, a été conféré le sacrement de la confirmation à deux jeunes anglicans devenus catholiques. Ces credos vivants se rencontrent également sans cesse dans les lieux d’accueil qui caractérisent le territoire de Trastevere. Saint-Père, nous sommes tous à la recherche de comportements nouveaux et plus équilibrés de connaissance et de respect. Nous avons toujours apprécié vos interventions fondées sur le respect et le dialogue dans la recherche de la vérité. Aidez-nous encore par votre parole.

Benoît XVI - Je vous remercie de ce témoignage d’une paroisse vraiment multidimensionnelle et multiculturelle. Il me semble que vous avez un peu concrétisé ce dont nous avons parlé auparavant avec votre confrère indien : cet ensemble de dialogue, de coexistence respectueuse, en se respectant les uns les autres, en acceptant les uns et les autres, tels qu’ils sont dans leur différence, dans leur communion. Et dans le même temps la présence du christianisme, de la foi chrétienne comme point de référence vers lequel tous peuvent se tourner, comme un ferment qui dans le respect de la liberté est toutefois une lumière pour tous et nous rassemble précisément dans le respect des différences. Espérons que le Seigneur nous aide toujours dans ce sens à accepter l’autre dans sa différence, à le respecter et à rendre le Christ présent dans le geste d’amour, qui est la véritable expression de sa présence et de sa parole. Et qu’il nous aide ainsi à être réellement des ministres du Christ et de son salut pour le monde. Merci.

© Copyright du texte original en italien : Libreria editrice vaticana
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