La sécularisation a-t-elle des aspects positifs ?
C’est une décision déjà présentée comme un acte majeur de son pontificat, qui s’inscrit dans la droite ligne de sa priorité numéro une, l’évangélisation : « Rendre Dieu présent dans ce monde et ouvrir aux hommes l’accès à Dieu [1]. »
Cependant, cette volonté du pape de faire reculer la sécularisation, un processus qui tend à éloigner Dieu de la vie publique et sociale pour le cantonner à la sphère privée, n’est pas toujours bien comprise.
Certains en France voient en elle une chance pour ne pas tomber dans le conformisme social dû à une « foi de naissance » jamais remise en cause. Interrogeons-nous : en quoi la sécularisation permettrait-elle de s’affranchir totalement du conformisme ? Comment peut-on être sûr que celui-ci est définitivement banni de nos milieux, quand le risque est toujours, pour le christianisme, de vivre en vase clos sans partager sa foi ? N’est-ce pas justement l’évangélisation qui pousse au non-conformisme, à l’originalité renouvelée du témoignage ?
La perte du sens de Dieu dans la société permet une remise en question des chrétiens et de nouveaux défis pour l’annonce du Christ à nos contemporains. Faut-il pour autant la souhaiter si nous écopons en retour d’une crise de la foi préjudiciable à l’Église et donc à toute l’humanité ?
La sécularisation, une menace pour l’Église
Lors d’une audience aux participants de l’assemblée plénière du Conseil pontifical de la culture dont le thème était précisément « l’Église et le défi de la sécularisation », le pape affirmait que la sécularisation est une menace pour l’Église [2] :
« La sécularisation, disait-il, se présente dans les cultures comme une conception du monde et de l’humanité sans référence à la transcendance, et qui envahit tous les aspects de la vie quotidienne. Elle favorise une mentalité dans laquelle Dieu est de fait absent, complètement ou en partie, de l’existence et de la conscience humaine. »
La sécularisation dénature de l’intérieur la foi chrétienne
Vivre sans référence à la transcendance, n’est-ce pas déraciner l’homme de sa profonde raison d’être, qui est de vivre avec Dieu, en Dieu ? Dans ces conditions, il est difficile de trouver des aspects positifs à la sécularisation. C’est le même risque pris par l’enfouissement des chrétiens en milieu non-croyant sans référence explicite - et donc véritablement missionnaire - au Christ vivant, vrai Dieu et vrai homme [3].
Benoît XVI ajoute que la sécularisation « n’est pas seulement une menace extérieure pour les croyants : elle se manifeste déjà depuis un moment au sein de l’Église elle-même. Elle dénature de l’intérieur et en profondeur la foi chrétienne et, par conséquent, le style de vie et le comportement quotidien des croyants ». On ne pourrait donc être plus clair à propos de ses dangers, comme par exemple l’amnésie des croyants.
La sécularisation voue un culte à l’individu
D’autres pensent que la sécularisation est le fruit d’un apport de la modernité qui trouve ses racines au Moyen Âge chrétien avec notamment la création des universités. Mais sous couvert d’une liberté reconnue à juste titre par l’Église, n’a-t-on pas fini par oublier
d’enseigner Dieu ?
Dans son homélie, Benoît XVI fustigeait justement « la ‘mort de Dieu’, annoncée au cours des dernières décennies par de nombreux intellectuels » qui, selon lui, « laisse la place à un culte stérile de l’individu ». Ainsi, « l’homme contemporain a été séduit par « “l’orgueil” de la raison », « qui se croit autosuffisante et qui se ferme à la contemplation et à la recherche d’une Vérité qui la dépasse », finissant ainsi par se percevoir comme « le centre » et « la mesure de tout ». Le danger est donc ici le refus du transcendant au profit d’une exaltation de l’homme pour lui-même.
La sécularisation affaiblit la personne
« Dans ce contexte culturel, poursuivait Benoît XVI, on risque de tomber dans une atrophie spirituelle et un vide du cœur, parfois caractérisés par des formes de substitution d’appartenance religieuse et de vague spiritualisme » car la sécularisation « affaiblit la personne et constitue un obstacle dans son aspiration innée à la Vérité tout entière ».
La transcendance en réponse à la sécularisation
Pour faire face à cette situation, le pape insistait sur la nécessité pour l’Église de faire appel aux grandes valeurs de l’existence : « la dignité de la personne humaine et sa liberté, l’égalité entre tous les hommes, le sens de la vie et de la mort et de ce qui nous attend après la vie sur terre ». Qui donne ces valeurs, si ce n’est le Père, le Dieu vivant dont l’homme a soif [4] ?
Notons que dans cette évangélisation, la morale naturelle est perçue par l’intelligence de tous, sans nécessaire recours à l’argument d’autorité. C’est ce que souligne Jean-Paul II dans son encyclique Veritatis splendor :
« À l’invitation du Concile Vatican II, on a désiré favoriser le dialogue avec la culture moderne, en mettant en lumière le caractère rationnel - et donc universellement intelligible et communicable - des normes morales appartenant au domaine de la loi morale naturelle [5]. »
Benoît XVI n’a pas ouvert ce nouveau dicastère pour alimenter un affrontement stérile entre Tradition et modernité, la vraie Tradition étant la colonne vertébrale du magistère de l’Église donné sous l’action de l’Esprit Saint, la vraie modernité étant un fruit de ce même Esprit Saint pour le salut des hommes, qui permet d’inventer de nouvelles façons toujours plus pertinentes pour annoncer le Christ.
Benoît n’a pas non plus créé ce conseil pontifical pour des raisons politiciennes ou pour faire un appel du pied aux communautés nouvelles. Il l’a fait pour poursuivre sa mission de pasteur de l’Église (qui tout entière est évangélisatrice), dans la droite ligne de ses prédécesseurs comme Jean-Paul II, à l’origine de l’expression « nouvelle évangélisation », car « nouvelle dans son ardeur, ses méthodes et son expression » (Haïti, 1983).
Dans son homélie de lundi, Benoît XVI a d’ailleurs insisté sur « la vocation missionnaire de l’Église », citant la première phrase de l’exhortation apostolique du pape Paul VI Evangelii Nuntiandi qui disait :
« L’effort pour annoncer l’Evangile aux hommes de notre temps, exaltés par l’espérance mais en même temps travaillés souvent par la peur et l’angoisse, est sans nul doute un service rendu à la communauté des chrétiens, mais aussi à toute l’humanité. »
Dans cette exhortation, Paul VI soulignait également le risque du sécularisme qui peut aller jusqu’à asphyxier la foi chrétienne. Le radicalisme évangélique séduit d’ailleurs davantage qu’une religion sécularisée.
L’ouverture au monde n’est pas conditionnée par une ouverture à la sécularisation. Poursuivre le dialogue avec nos contemporains, semer l’Evangile au cœur de ce monde, ce n’est pas adapter le message pour qu’il soit acceptable par la société moderne et notamment à ses nouveaux modes de vie. C’est proclamer Jésus « à temps et à contretemps » (2 Tim 4,2) nous dit saint Paul, « avec douceur et respect » (Pi 3,15) comme nous l’enseigne l’apôtre Pierre.
La nouvelle évangélisation n’est donc pas une contre-culture face à la sécularisation, elle est seulement une somme de moyens toujours nouveaux, orchestrés avec une ardeur et une expression nouvelles, pour rendre Dieu plus présent au monde dans la vie de ses habitants.
*Jean-Baptiste Maillard est l’auteur de Dieu est de retour, la nouvelle évangélisation de la France (Editions de l’OEuvre, 2009).
[1] Lettre de Benoît XVI aux évêques catholiques, mars 2009.
[2] Cf. Zenit, 10 mars 2008
[3] Cf. Paul VI, exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi sur l’évangélisation dans le monde moderne, n. 22.
[4] Cité par le pape dans son homélie : « Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant ; quand irai-je et verrai-je la face de Dieu ? » (Ps 42, 3)
[5]Cf . Jean-Paul II, Veritatis splendor, n. 36 sqq.