Nuits Blanches 2011 : “What_next ?”, une image pieuse de la post-modernité
L’ordre architectural de Saint-Eustache avait pour but l’harmonie, l’unité, l’expression lapidaire de l’élévation de l’âme. Mais, dira-t-on, le tracé harmonique ordonnateur de ce monument n’est pas si différent de l’usage savant des algorithmes et autres formules mathématiques employées par Pascal Dombis ! Certes ! Mais le fondement de sa pratique de l’algorithme comme régulateur de la succession des images à l’écran n’obéit qu’à une idée de répétition mécanique. Trois séries d’images apparaissent côte à côte, qui répondent simultanément à trois questions : D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?
Chaque registre est réglé par des algorithmes différents. L’effet est celui d’un assommoir visuel et cardiaque. Il produit un état douloureux de dissociation de la perception intellectuelle et sensible, doublé d’un épuisement dû au caractère trépident de l’œuvre.
Le hasard ou l’harmonie
Pascal Dombis, dans son œuvre digitale et informatique, préfère le principe arbitraire du hasard à l’idée d’une composition harmonique. Il exprime non pas une pensée mais expose une accumulation. Il veut, grâce aux algorithmes, à leur principe répétitif et mécanique, « confronter le regardeur [1] à ses propres formes d’irrationalité primitive » [2].
Un deuxième facteur de confusion entre en scène : l’accompagnement musical de l’installation vidéo par un organiste de talent, Francesco Filidei, compositeur de surcroît dont la culture musicale n’est pas à mettre en doute. Comme le petit mot « Pourquoi », son jeu transforme le rouleau compresseur d’images qui occupe la nef, en une image pieuse post-moderne.
Dans quel but salvateur ? Celui d’« interpeller » [3]... bien sûr le regardeur ! L’art contemporain (AC [4]), on le sait, ne s’occupe plus d’esthétique mais d’éthique et fait de la concurrence au clergé.
« Pourquoi ? », l’interrogation philosophique, n’est évidemment pas le « concept » de l’œuvre. Peut être ce mot a-t-il été rajouté pour rendre l’installation acceptable à Saint-Eustache. En revanche, ce que Pascal Dombis fait bien, c’est un constat : les réponses à ses trois questions sont innombrables et équivalentes. Cette œuvre est une sainte icône du relativisme ! Elle obéit aussi à la mission morale de l’AC : critiquer la société et dénoncer le mal. La « pertinence » [5] de cette œuvre est de nous confronter à notre aliénation ! Mais aussi de nous y maintenir, car l’œuvre ne laisse pas entrevoir beaucoup d’espoir sur notre capacité à penser et à choisir. Mais l’AC a de multiples ressorts : What_next dans le cœur de Saint Eustache dit le contraire de l’architecture et des œuvres qui s’y trouvent, de la parole qui s’y prononce, de la musique que l’on y écoute et des sacrements qui s’y célèbrent...
Détournement
Elle illustre une « procédure » [6] de Marcel Duchamp très pratiquée par l’AC : le ready made dit « réciproque », illustré par le tableau de Rembrandt détourné de son usage pour servir de planche à repasser.
L’installation déprogramme, détourne les lieux pour les reprogrammer autrement. C’est un jeu subtil et pervers qui détruit le sens originel, enlève l’aura et nie la fonction du lieu. L’effet est plus durable qu’on ne croit... Cet usage n’est pas, comme cela fut pratiqué jadis, une nuit seulement prêtée à la fête des fous et au monde à l’envers, mais la prise de pouvoir d’une conception du monde sans transcendance. Elle s’installe dans le sanctuaire et se nourrit de l’aura qu’elle n’a pas. Le lieu peu à peu se dégrade symboliquement, devient une salle polyvalente, un lieu alternatif et utilitaire.
Qui pourra bientôt imaginer qu’il existe encore dans Paris des lieux privilégiés et pourtant ouverts à tous, beaux, silencieux, remplis d’une présence ?
Si l’écran avait été placé dehors, une bienfaisante diversité serait apparue : On aurait vu d’une part une critique de la société et d’autre part le mystérieux sanctuaire... Le choix, la comparaison, la pensée, devenait possible, féconde même. Mais la conjonction des deux dans un même lieu est un phénomène totalitaire.
*Aude de Kerros est graveur, essayiste, auteur de L’Art Caché (Eyrolles).
[1] En art contemporain (AC), « le regardeur » est supposé faire l’œuvre au même titre que l’artiste. Sa complicité est nécessaire. Si elle n’existe pas l’œuvre ne peut exister.
[2] « L’irrationalité primitive » est une hypothèse qui reste à démontrer... pour survivre, l’homme des cavernes n’agissait certainement pas au hasard. La citation vient de l’article de Wikipédia sur l’auteur.
[3] « Interpelle » : dans le glossaire de l’AC on trouve beaucoup de termes policiers et judiciaires, le mot « interpeller » par exemple !
[4] AC, acronyme d’ art contemporain, utilisé par Christine Sourgins dans les Mirages de l’art contemporain (La Table ronde) pour souligner le fait que l’art contemporain n’est que la partie « conceptuelle » de l’art d’aujourd’hui, et non pas « tout l’art d’aujourd’hui »
[5] « Pertinence » : c’est le critère majeur de l’art conceptuel qui se veut « critique » de la société. L’AC se veut moralisateur, et le reflet d’une réalité implacable !
[6] « Procédure » : terme très usité de l’AC, toujours le vocabulaire policier et judiciaire !